Comment aborder les francophonies en classe de langue

Entretien avec Anne Vangor, lectrice Wallonie-Bruxelles International à l’Université de Concepción – Chili

Anne, pouvez-vous vous  présenter et nous expliquer d’où vous vient cette préoccupation pour l’enseignement des francophonies dans vos classes ?

J’ai un parcours assez classique, j’ai fait des études de philologie romane en Belgique à l’Université libre de Bruxelles et juste après mes études, j’ai été engagée comme lectrice par Wallonie-Bruxelles International, qui s’occupe de promouvoir la culture francophone de Belgique à l’étranger. En tant que lectrice, je travaille dans le département de langues d’une université et j’y donne des cours de langue et de littérature. Cela fait 5 ans maintenant que je travaille au Chili. J’ai d’abord travaillé dans une université à Santiago et, depuis cette année, à Concepción.

Mon intérêt pour les francophonies vient tout d’abord de ce que, de par mon travail, je représente physiquement une francophonie (la partie francophone de la Belgique) dont je suis amenée à parler et qui n’est pas, pour mes étudiants, celle qu’ils connaissent le mieux.
En fait, sur le terrain, je me suis vite rendu compte que les étudiants avaient très peu de connaissances sur les francophonies autres que françaises et que ces francophonies étaient presque complètement absentes des programmes de formation auxquels ils avaient accès. J’ai trouvé ça dommage parce que c’est d’une part, leur donner une vision tronquée du monde francophone et d’autre part, les priver de nombreuses découvertes très riches culturellement et linguistiquement.  Moi-même, en Belgique, j’ai eu une formation littéraire à l’école secondaire qui était essentiellement tournée vers la littérature française et je n’ai découvert la littérature belge qu’assez tard, à l’Université. Or, c’est une littérature vraiment très intéressante que j’aurais aimé découvrir plus tôt. C’est un peu cela que j’essaie de faire partager à mes étudiants. J’ai voulu leur faire découvrir d’autres points de vue sur l’actualité, sur la culture, sur la littérature, avoir un  peu les regards d’ailleurs.

Et puis, plus je travaille les francophonies en classe, plus je me rends compte qu’il est important de leur donner une place conséquente dans les cours, pas seulement ceux de civilisation mais aussi les cours de langue. Tout d’abord, c’est nécessaire pour donner une image réaliste du français dans le monde. Il est important de montrer qu’on parle français et qu’on le parle de différentes manières dans différentes parties du monde mais cela me semble aussi fondamental si l’on ne veut pas tomber dans un piège que je retrouve assez souvent ici, qui est  une survalorisation de la culture-cible. Quand on s’enferme dans une relation binaire (culture de l’apprenant – culture-cible au singulier) et que cette culture-cible est présentée de manière très positive comme c’est souvent le cas dans les manuels (on en évacue les complexités, les contradictions, les problèmes…), on en arrive à une situation très néfaste à mon avis, qui est d’induire chez les apprenants une comparaison entre deux cultures qui va très souvent jouer en défaveur de la leur. J’ai beaucoup d’étudiants qui voient d’un très mauvais œil leur propre culture et qui fantasment un peu (ou beaucoup) la culture qu’on leur propose dans les manuels de langue. J’ai l’impression que travailler les francophonies au pluriel en diversifiant les points de vue, en montrant aux apprenants des réalités plus complexes, et surtout multiples, permet d’éviter un peu cet écueil.

  • Quelle est la réaction des apprenants lorsque vous présentez, par exemple, de la littérature belge en cours de langue ?

Leur réaction est en général assez positive. Il y a une forte demande de la part de mes étudiants. À Santiago, j’avais fait passer une petite enquête auprès des apprenants que j’avais et la quasi totalité d’entre eux considérait qu’il y avait un manque dans leur formation à ce sujet. Pour eux, les francophonies n’étaient pas qu’un sujet abstrait : à Santiago, il y a une communauté haïtienne assez nombreuse et certains de mes étudiants travaillaient comme professeurs d’espagnol avec cette communauté où ils jouaient aussi un rôle d’intermédiaires culturels.

  • Pourquoi, à votre avis, les professeurs hésitent-ils à introduire plus de contenus « non franco-français » dans leurs classes de langue ?

J’ai fait également passer une enquête auprès de mes collègues parce que j’avais constaté une sorte de fracture entre les discours et les pratiques. En effet, tous mes collègues ou presque étaient d’accord sur le fait qu’il fallait parler des francophonies aux étudiants mais dans les faits, presque personne ne le faisait de manière systématique. Je me suis demandée pourquoi et j’ai proposé une enquête à plusieurs collègues pour en déterminer les raisons. La première raison invoquée était le manque de matériel à disposition des profs sur les francophonies. Les manuels, les livres, les dvds, tout est, en général, centré sur la culture française. Et, comme les professeurs, ici au Chili, ont beaucoup d’heures de travail, ils n’ont pas forcément le temps de créer des séquences eux-mêmes. Les professeurs pointaient aussi un manque dans leur formation à eux, initiale comme continue. Les francophonies leur sont, la plupart du temps, presque aussi inconnues qu’à leurs étudiants. Cela représente donc aussi un effort supplémentaire pour eux de les aborder en classe. Cela implique de sortir de sa zone de confort, de ce que l’on connait bien (la culture française). Parler d’Haïti, parler de l’Afrique, du Maghreb ; ça demande de s’aventurer dans des territoires que l’on ne maitrise pas forcément…

  • Quelle(s) francophonie(s) enseigner ?

Je pense que, dans un premier temps, l’important est de bien distinguer la francophonie géographico-linguistique et la Francophonie institutionnelle puisque les deux ne se recoupent pas forcément. C’est une chose à laquelle il faut faire attention car on trouve souvent, dans les manuels, des cartes de l’OIF sans explication. Or elles mériteraient des commentaires : un pays peut être membre de l’OIF sans que le français y ait une place prépondérante et vice versa. Ensuite, une fois que cette distinction a été faite, il peut être intéressant pour des niveaux peut-être plus avancés, de montrer comment une réalité linguistique a pu générer une institution comme l’OIF devenue très importante sur la scène internationale.

  • Que reprochez-vous aux manuels de FLE actuels ? Pouvez-vous nous donner des exemples précis ? Comment les « améliorer » ?

La plupart des manuels sont centrés presque exclusivement sur la France et sa/ses culture/s. Il suffit de regarder la table des matières pour s’en convaincre : les autres francophonies n’apparaissent que très ponctuellement et encore pas toutes. Or le manuel est très important car il reste l’outil n°1 des professeurs. Il y a un an environ, j’ai voulu proposer un atelier à mes collègues chiliens concernant le traitement des francophonies dans les manuels de FLE. Pour ce faire, je suis partie de la réalité du terrain au Chili qui est qu’en général, on n’a pas beaucoup de matériel et que les manuels coutent assez cher. Je ne vais donc pas conseiller à un professeur de se débarrasser de son manuel et d’en acheter un autre tout d’abord parce que j’ai l’impression qu’il n’y a pas de manuel qui satisfasse entièrement mes critères au sujet des francophonies et ensuite, parce qu’il me semble un peu utopique d’imaginer qu’un professeur puisse créer toutes ses séquences. Donc je suis partie de l’idée « que peut-on faire avec ce que l’on a ? ». En premier lieu, il est important d’adopter une démarche critique par rapport au manuel, de se dire « j’ai un manuel, il n’est pas parfait, comment pourrais-je l’améliorer ? ». C’est déjà très important. En regardant très sommairement la table des matières, on va très vite pouvoir observer que toutes les francophonies ne sont pas représentées dans le manuel, et qu’en général, on parle beaucoup de la France. Le fait de s’en rendre compte, de balayer son manuel et de se dire que sur 20 séquences, il y en a 18 sur la France, c’est déjà un pas. Ensuite, l’idée est d’essayer d’adapter les séquences qui portent sur la France en les ouvrant aux francophonies. Par exemple, si l’on évoque des produits du terroir français, rien n’empêche de demander à ses étudiants de choisir un pays francophone, de faire de petites recherches et de présenter au reste de la classe des produits du terroir d’autres pays francophones. Si l’on travaille sur des articles de presse, on peut compléter la sélection du manuel avec des articles traitant du même sujet mais issus de divers pays francophones, ce qui permet, en plus d’y noter des différences linguistiques, d’avoir des points de vue différents sur l’actualité.

  • Quels conseils méthodologiques donneriez-vous à un professeur désireux d’introduire des contenus plus francophones dans sa classe ? Pouvez-vous nous indiquer quelques ressources pour aider à l’élaboration de contenus pédagogiques ?

Je travaille pour l’instant avec l’Association européenne des études francophones et nous sommes en train de créer un Vadémécum sur les francophonies pour que les professeurs se sentent un peu plus en confiance avec ce thème au moment d’en parler avec leurs classes. L’idée est d’offrir un panorama synthétique des contenus en relation avec les francophonies : « que recoupe le mot francophone ? », « que signifie le mot « francophonie »? » », « qu’est-ce que l’OIF ? », etc. Après chaque partie explicative, il y a quelques pistes d’exploitation pédagogique ainsi que quelques références bibliographiques pour ceux qui voudraient approfondir tel ou tel thème. On espère que ce syllabus sera bientôt publié.
Le livre La francophonie, une introduction critique (Oslo Academic Press, 2006) est construit sur le même modèle et offre également un très bonne vision d’ensemble de ce qu’on entend par « francophonie ».
Pour ce qui est des ressources en ligne, j’utilise beaucoup la page de Jacques Leclerc sur l’aménagement linguistique dans le monde, qui est une mine d’informations. C’est un site  idéal pour affiner ses connaissances en histoire de la langue ou pour connaitre la situation linguistique actuelle dans un pays. Pour le professeur, c’est une ressource très riche et très utile pour la préparation d’une séquence sur un pays francophone. Par contre, les données sont parfois complexes et ne me semblent pas pouvoir être directement utilisables en classe.

En version papier, et toujours pour l’aspect linguistique et historique, je conseillerais l’ouvrage d’Henriette Walter,  Le français dans tous les sens (Points, 2008); c’est court, savoureux et on y apprend beaucoup de choses.
Pour un matériel un peu plus « prêt à l’emploi », le site de Manfred Overmann est un incontournable. On y trouve des séquences que l’on peut utiliser directement sur le Québec, sur le Maghreb, sur l’Afrique, ainsi que des textes plus théoriques.
TVfrancophonie.org propose aussi des petits reportages à utiliser en compréhension orale. Dans le même genre, il y a aussi l’émission plus récenteDestination Francophonie.
La bibliothèque en ligne de l’AUF propose aussi des ressources téléchargeables comme par exemple des manuels de littérature francophone.
Enfin, on peut aussi trouver des documents intéressants dans La civilisation progressive de la francophonie (Clé International, 2003) ou  L’atlas mondial de la francophonie (Autrement/RFI, 2006).

Merci beaucoup Anne.

anne

Ce texte adopte l’orthographe réformée.

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